Thursday, August 10, 2017

Georges Simenon en compañía de juristas

 


Alexandra Fabbri & Christian Guery
Simenon et la justice. Bibliothèque Simenon - II
Préface, par Michel Lemoine
Avant-propos, par Pascal Robert-Diard
Amiens: Les Belles Lettres (Coll. Encrage - Travaux, 57), Paris, 2017, 210 pp.
ISBN : 9782251446455

De Maigret aux assises à Lettre à mon juge, des Inconnus dans la maison à La tête d’un homme, aux Témoins ou à Cour d’assises, l’œuvre de Simenon parle de justice, entendue comme institution mais aussi comme rapport interne entre les hommes.
L’auteur n’est pas tendre envers le personnel judiciaire qui semble s’acharner à ne pas comprendre le propre de ces hommes qui dévient, qui tentent de s’affranchir des contours qui les déterminent trop étroitement. Pour Simenon, il faudrait «comprendre et ne pas juger». Pourtant, il n’est pas rare de voir le commissaire Maigret se poser comme critère du juste !
Les «petites gens» de Simenon, garants d’une authenticité que le vernis mondain altère, et auxquels le meurtre seul permet d’exister, semblent pressés de se débarrasser d’eux-mêmes, de cette étrangeté qui les habite. Seuls face à leurs juges, ils sont seuls face à eux-mêmes, condamnés à une impossible reconnaissance. L’échec qui sanctionne leur aspiration à une vie nouvelle semble leur présenter comme unique alternative le crime ou le suicide.
Avec eux, Simenon lève une partie du voile tragique de l’existence, et cet aperçu donne à ses romans une profondeur inattendue, que Gide avait très précisément perçue.

Préface, par Michel Lemoine
Avant-propos, par Pascal Robert-Diard

Introduction
I. Le personnel judiciaire
Le personnel judiciaire comme classe sociale
La justice coloniale chez Simenon
Le procureur de la République
Le juge d’instruction
Le président de la cour d’assises
Les avocats
II. Le criminel
Le passage à l’acte
La folie
III. Le jugement
Maigret juge-t-il ?
Justice impossible ?

Conclusion
Bibliographie

Alexandra Fabbri est ancien professeur de philosophie, magistrat. Elle est notamment l'auteur de : « Je suis l’enfant qui joue », interview de Jacques Vergès, Cahiers de la justice n° 3, 2008 ; « Les sept passions de Jacques Vergès. En marge du film « L’avocat de la terreur », Cahiers de la justice n° 3, 2008 ; « Marguerite Duras et l’affaire Grégory : la folie par les collines… », dans La chronique judiciaire. Mille ans d’histoire, AFJH, La documentation française, collection « Histoire de la justice » ; « Abraham Lincoln : un avocat pour l’histoire » (avec Ch. Guéry) (Sur Young Mister Lincoln de John Ford), Les cahiers de la justice, 2011/1.     
Christian Guery est magistrat, ancien maître de conférences à l'École Nationale de la Magistrature. Il est l’auteur de plusieurs centaines de chroniques de droit pénal ou de procédure pénale et a publié chez Dalloz plusieurs ouvrages : Détention provisoire (2001), Droit et pratique de l’instruction préparatoire (9ème éd. 2015), Guide des audiences correctionnelles (avec B. Lavielle, 2013). Il s’est aussi intéressé aux rapports de la justice et du cinéma et a publié : Justices à l’écran, PUF, « Questions judiciaires », 2007 et Les avocats au cinéma, PUF, « Questions judiciaires », 2011. 

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Les premières lignes
Extrait de l'introduction

Selon l'annuaire statistique de 1989 de l'Unesco, Georges Simenon est le dix-huitième auteur le plus traduit dans le monde, quatrième auteur de langue française après Jules Verne, Charles Perrault, René Goscinny mais avant Balzac, Dumas et Stendhal. De très grands écrivains ont publiquement fait connaître leur admiration pour le romancier liégeois. Henri Miller se refusait à croire qu'un auteur aussi populaire et prolifique «puisse être si bon !». A l'examen il le juge encore meilleur que ce que le public imagine. John Cowper Powys écrit aussi : «Mon nouvel écrivain préféré est Georges Simenon, un romancier français qui adopte cette forme de récit admirable et rare, le roman bref... Pour l'atmosphère, le caractère, l'intensité, l'humour, et par-dessus tout pour l'humanité et la connaissance de la masse pathétique et malheureuse et en particulier les adolescents, personne ne l'égale, personne». Il fut encore apprécié par de grands écrivains américains parmi lesquels on trouve Faulkner et Hemingway. Et parmi les nombreuses louanges adressées par André Gide à l'auteur, on trouve celle-ci, dans une note de lecture remise à Gaston Gallimard, à propos de Pedigree, le 30 mai 1941 : «Le romancier le plus romancier né d'aujourd'hui, le plus habile à nous donner de la vie d'autrui une vision saisissante, hallucinante, à nous intéresser (et je prends ce mot dans le sens le plus fort, comme lorsqu'on dit qu'un banquier est intéressé à la réussite d'une affaire), à créer des personnages vivants, haletants, pantelants, réels». La Pléiade a consacré deux volumes de son illustre collection à Simenon en 2003, et un troisième en 2009, et Les Cahiers de l'Herne ont fait de même dans un numéro dédié à l'auteur belge en 2013.
Pour un écrivain méprisé par un certain milieu littéraire intellectuel, c'est une belle revanche. Qui y a-t-il donc à dire sur Simenon qui n'ait déjà été dit et souvent remarquablement dit ? Qu'écrire de plus après les ouvrages de Thomas Narcejac en 1950, de Bernard de Fallois en 1962 et de tant d'autres qui ont suivi ? Que dire de l'homme après la biographie de Pierre Assouline ? Et qu'écrire qui ne saurait être moqué par les «Mousquetaires» de Simenon, les fidèles entre les fidèles, ceux qui ont analysé, déchiffré, ausculté l'homme et son oeuvre longtemps avant sa mort et dont les livres et articles semblent avoir fait le tour (définitif ?) de la question ? La revue Traces, publiée par le Centre d'Études Georges Simenon de l'Université de Liège est entièrement consacrée à l'oeuvre du père de Maigret, tout comme les Cahiers Simenon, publiés par l'Association Les Amis de Georges Simenon.
Partant de notre expérience de magistrats, nous souhaitons aborder un sujet qui n'a jamais trouvé, à notre connaissance, d'écho dans les centaines d'ouvrages consacrés à Georges Simenon, à la notable exception du numéro 23 des Cahiers Simenon. Ce sujet, c'est la justice.
Certes, de nombreuses études ont été consacrées à Maigret, un commissaire de police qui est forcément en relation étroite avec les personnels de justice, le procureur de la République, le juge d'instruction, les avocats de la défense ou de la partie civile mais aussi avec les présidents de la cour d'assises. Et les romans durs de Simenon sont très souvent des romans où un crime est commis, puni ou non. Mais, à l'exception d'un mémoire de licence en philologie, l'oeuvre de Simenon n'a jamais été explorée dans l'interrogation majeure qu'elle pose à la justice. Même les magistrats qui sont passionnés par l'auteur, qui ont écrit sur lui et même organisé un festival réputé, ont donné à voir une vision plus générale de l'oeuvre.
C'est à la façon dont Simenon parle de la justice et du crime que nous voulons consacrer la totalité de cet ouvrage.
 

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Recensión

Christian Guéry est bien connu des cinéphiles, il a écrit Justices à l’écran et Les avocats au cinéma (PUF, Coll. Questions judiciaires, 2007 et 2010) et, déjà avec Alexandra Fabbri, Les hommes de loi (in Rémi Fontanel (dir.), Biopic, de la réalité à la fiction, Cinémaction n° 139, 2011). Avec Simenon et la justice, les deux magistrats frappent à nouveau fort. Simenon connaît aussi la justice car, à 16 ans, il travaille à la Gazette de Liège et suit les cours - au sens propre et figuré - du Palais de Justice. Sous le pseudo de Georges Sim ou de Monsieur Le Coq, il assassine ou encense de sa plume incisive les hommes de loi. À 19 ans, il part à Paris pour écrire sur le monde judiciaire. Le présent ouvrage est divisé en trois parties. La première partie, Le personnel judiciaire, rime avec classe sociale. Les magistrats, les juges d’instruction, quasiment tous les parquetiers, sont des bourgeois ou des aristocrates imbus, aux portraits peu flatteurs. Le juge Coméliau qu’affronte souvent Maigret (Maigret et les témoins récalcitrants, Maigret et le corps sans tête, Une confidence de Maigret) comme beau-frère un homme politique en vue. Quelle justice attendre d’hommes de la moyenne ou haute bourgeoisie (Maigret hésite, la folle de Maigret, Maigret et les vieillards, Maigret et le voleur paresseux) éloignés des gens qui ne sont pas de leur milieu ? Maigret s’entend cependant avec des juges d’instruction d’origine modeste : le juge Ancelin (La patience de Maigret), le juge Diem (La chambre bleue). Les magistrats sont souvent portés sur le sexe (Touriste de bananes, La maison du juge, Un crime au Gabon). Le procureur de la République, quelle que soit son origine, est un pur bourgeois, arriviste et dépourvu d’humanité (Maigret et le clochard, Maigret et le voleur paresseux, Maigret et le marchand de vin, Les inconnus dans la maison). Le président de la Cour d’assises est partial (Cour d’assises) et applique la loi à la lettre (Maigret aux assises). Les avocats peuvent être célèbres (Les inconnus dans la maison, En cas de malheur), d’office et obscurs (La colère de Maigret), fats (Lettre à mon juge), détestables, physiquement et moralement (La vérité sur bébé Donge L’amie de Madame Maigret, En cas de malheur), alcooliques (Le confessionnal, Un nouveau dans la ville, Maigret chez le ministre). Le criminel est la seconde partie. Maigret confesse dans Les mémoires de Maigret ne s’intéresser qu’aux tueurs non professionnels. Le processus du passage à l’acte criminel le motive (Cécile est morte, La cage de verre, Trois crimes de mes amis). Le motif peut être l’humiliation (Le petit homme d’Arkangelsk, Dimanche, Au bout du rouleau, L’assassin), le besoin de reconnaissance (Crime impuni, Le passage de la ligne), la culpabilité (La mort de Belle, La fuite de monsieur Monde, Les demoiselles de Concarneau, Les complices), l’impossibilité de communication (L’horloger d’Everton), la folie (Lettre à mon juge, Les fantômes du chapelier, Maigret a peur, Les trois crimes de mes amis, Le temps d’Anaïs), finissant souvent à l’asile (L’homme qui regardait passer les trains, L’évadé). La troisième partie, Le jugement, pose trois questions. 1) Maigret juge-t-il ? La réponse est dans Maigret et le clochard : « - Je ne pense jamais Monsieur le juge, et quelqu’un avait répliqué un jour : - il s’imbibe ». Maigret pratique la technique de l’éponge (L’inspecteur cadavre, La pipe de Maigret). Il interroge, fréquente les lieux fréquentés par la victime, se met dans la peau du coupable, gonfle lentement comme une éponge. Maigret peut ne pas déférer les personnes qu’il sait coupables mais qui mourront d’elles-mêmes (Liberty Bar, Pietr le Letton, La colère de Maigret). 2) Maigret policier ou détective ? La question est d’importance car le policier est lié par la procédure et doit rendre compte à sa hiérarchie. L'enquêteur, lui, aide à titre officieux, est libre de ses faits et gestes et peut agir aux limites de la légalité (L’affaire Saint Fiacre, Maigret à New-York, Maigret à Vichy). 3) Justice impossible ? L’idée générale de l’œuvre de Simenon est que la justice ne peut juger les hommes car elle n’a qu’une vision parcellaire de la vie du criminel présumé ou avéré et donc de la vérité. La conclusion appartient à Petit Louis, condamné à 20 ans de travaux forcés pour un meurtre qu’il n’a pas commis dans Cour d’assises. Le président lui demande s’il a quelque chose à ajouter. « Non, monsieur le président », répondit-il. Et il dit cela de telle sorte qu’à ce moment les rôles étaient renversés, que c’étaient eux tous, les magistrats, les jurés, les journalistes, les belles spectatrices et spectateurs, tous, y compris les avocats, qui éprouvaient soudain quelque chose d’urgent à faire (...) parce qu’il n’y en avait pas un qui eut des raisons d’en être fier ». Un livre dense et novateur, documenté et instructif, pour cinéphiles, juristes et lecteurs de Simenon, par des magistrats fins connaisseurs d’une œuvre policière surabondante.

Albert MONTAGNE


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Georges Simenon (1903-1989)

Y aún dos recomendaciones. Así artículo de Dennis H. Drysdale, “Simenon and Social Justice”, publicado en Nottingham French Studies 13, 2 (1974), pp. 85-97, y el texto aún inédito -ojalá que por poco tiempo- que Mássimo La Torre (Prof. Ordinario de Filosofía del Diritto. Università degli Studi Magna Graecia. Catanzaro. Italia) ha titulado “Il Commissario Maigret e il diritto comparato”, y tuvo la amabilidad de enviarme a mediados de julio.
A su gentileza corresponde este post.

J.C.G.

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