Tuesday, May 31, 2016

Danza y Derecho. Teoría de la interpretación jurídica como 'danza inmóvil'



Dans la tâche d'essayer d'imaginer l'expérience interprétative dans l'interprétation juridique, je me sers, en guise de sous-titre, d'une figuration métaphorique, pour mieux dire, d'un oxymore: la danse immobile. Dans cette image figurée se résout ce qui paraîtrait sans cela un insensé accouplement de contraires : changement et stabilité, adaptation et continuité.
Commençons, alors, par figurer le tableau imaginaire de quelques danseurs dithyrambiques: des hommes en rond qui dansent en tournant sur eux-mêmes. C'est une très ancienne liturgie, vraisemblablement d'origine crétoise, dont le « créer/faire activement et originairement » consiste en une danse vagabonde, en entonnant des louanges et dithyrambes à Dionysos. Mais l'axe rotatoire y était libre et l'intarissable mobilité qui se précipitait sur elle-même était self-interférente. Il serait préférable donc d'imaginer la danse gyrostatique du derviche, composée d'une délirante apesanteur ; d'une permanente rotation sans translation ; d'un enveloppant retour sur un axe sans fuite ; d'un parcours perforant l'entourage et le contour et menant vers la profondeur intrinsèque ; d'un voyage intérieur ; d'une focalisation internaliste, auto-consciente, qui ne se distrait pas du remous dessinant un moulinet continu ; d'une sorte de danse de toupie, qui, grâce à sa nature entropique, vainc la tentation du contrepoint, la menace de l'égarement, l'éventuel pèlerinage erratique, qui résiste à toute afonctionnalité spacielle extravagante ; qui, somme toute, est toujours une danse autopoietique et assujettie à l'enroulement circulaire de son contour.


Une fois développée cette imagination, voyons encore une autre figuration possible: faisons abstraction, pour le moment, de la figure du danseur. Alors, la seule imagination possible qui nous reste, ce serait le pur symbolisme spatial, la forme figurée, la chorégraphie d'une danse immobile. En effet, tout ce qui m'attire à propos de l'interprétation dans l'interprétation juridique fantasmée à travers cette danse immobile, c'est sa chorégraphie. La fantaisie d'une danse immobile qui permette de penser l'idée de l'interprétation dans l'interprétation juridique me séduit uniquement en tant qu'organisation et disposition de relations spatiales, c'est-à-dire, par son caractère chorégraphique. En tant que relation spatiale avec l'entourage et le contour, la chorégraphie est la représentation immobile des processus qui, dans la structure idéale d'un espace physique –le territoire scénique  composeront le mouvement que nous appelons danse. La chorégraphie est ainsi la carte de la danse. De même, la théorie de l'interprétation est la représentation des processus qui, dans la structure d'un espace idéal -la carte dogmatique de la scène du Droit- compose le mouvement de ce que nous appelons interprétation juridique. Aussi pouvons-nous imaginer cette interprétation juridique, ainsi que la chorégraphie d'une danse, comme la figure d'une danse immobile.
Je ne peux prétendre que cette imagination figurative soit similaire à la perception ou capable de se substituer à elle, mais l'imagination sans doute anticipe la perception: la théorie interprétative dans l'interprétation du Droit est conçue comme quelque chose de mobile-immobile, une sorte de Bande de Moebius, où l'emplacement du locus cinétique se caractérise par l'immanente stabilité d'un espace inamovible. Ainsi imaginée -comme danse immobile-, cette figuration de l'expérience interprétative dans l'interprétation juridique dévoile deux aspects.
Premièrement, dans une telle image, la notion de mouvance ne contredit pas la définition statique qui construit l'espace du Droit (la sujétion à quelques ordres spatiaux, quelques démarcations, sièges, positions, catégories, qui agissent comme des conditions fixes, permanentes, indisponibles, en somme, comme des pièces inchangeables), car la possibilité d'effervescence constructive de ces états présupposés (inamovibles, non altérables) consiste à dynamiser le sens inhérent aux dimensions structurelles qui permettent d’identifier ce même domaine. De ce point de vue, il ne se produit aucun déséquilibre, aucune perturbation intérieure. L'espace n'est ni surdimensionné ni déstructuré ; ce qui lui arrive c'est qu'il acquièrt de l'elasticité.
Le deuxième aspect permet de constater que la notion d'immobilité n'exclut pas son contraire. Car, dans ce contexte, immobilité ne signifie absolument pas fixation, suspension ou paralysie. Ces trois dernières notions ont en commun, en ce qui concerne leurs relations avec l'espace, l'absence de référence, tandis que l'immobilité se caractérise par son auto-référence. Ainsi, quand j'affirme que l'interprétation dans l'interprétation juridique est immobile je vise dans la direction opposée de l'irréférentiel, du passif. J'essaie, au contraire, de la révéler depuis sa propre exploration et de l'expliquer comme une affirmation continue d'elle-même. Dans ce but, aucun mécanisme n'est aussi explicite que le précédant judiciaire, c'est-à-dire, la répétition en tant que progression de l'immobile. Ce modèle d'interprétation dans l'interprétation judiciaire dévoile le processus invariable et récurrent d'une répétition qui, grâce au fait qu'elle ne soit pas une simple réplique clonée, est capable de critiquer (du grec krinein, trier, séparer, choisir), et ainsi est aussi capable de sélectionner la meilleure place -c'est-à-dire, re-placer-, les différences ou les identités entre des cas juridiques apparemment similaires ou dissemblables. On pourrait penser que la répétition constante d'une même solution clôture tout temps à venir, mais le contraire est aussi possible: afin que le devenir du temps ne soit pas ultérieurement clôturé (arrêté, suspendu, paralysé), il faut répéter constamment une même solution fixe. La fixité du perdurable devient alors métaphore d'une continuité inertielle du mouvement, où l'inaction se trouve déjà transcendée. Il s'agit encore une fois de la Bande de  Moebius; simultanéité de l'identité et la différence, du noyau et la périphérie.
La thèse selon laquelle l'immobilité est auto-référentielle peut être soutenue également quand on constate que l'interprétation se caractérise aussi par la réflexivité de sa pratique. Dans un État Constitutionnel de Droit, toute interprétation juridique est indissociable de son herméneutique constitutionnelle. L'interprète -reprenons maintenant la figure du danseur, celui qui pratique la danse immobile- est essentiellement un critique de l'interprétation de la légalité ordinaire, car il est placé en position de juger et de valoriser ces produits interprétatifs en fonction des relations spatiales que le cadre constitutionnel a déterminées comme des limites juridico-institutionnelles. Cela signifie aussi que son travail d'interprétation constitutionnelle de l'interprétation juridique ordinaire –qu' elle soit réalisée par un juge constitutionnel ou par un juge ordinaire– est un type particulier de critique interprétative; je dirais même qu'il s'agit d'une méta-interprétation, dont la principale obligation est de se situer plutôt au-dessus qu'à la même hauteur de ce qui a été interprétativement critiqué (le droit codifié), car tout mandat juridique, pour s'accorder avec la légalité constitutionnelle en tant qu'expression textuelle de la totalité de la disposition juridique, doit être interprété et appliqué d'une façon non seulement consistante mais aussi cohérente avec la construction du sens constitutionnel. Telle est l'orientation qui a été prise par le courant interprétatif du neoconstitutionnalisme. Sa critique interprétative se réalise alors à travers un jugement d'interprétation qui consiste à pondérer le degré de malléabilité du domaine constitutionnel quand celui-ci est atteint par une réponse normative ou solution interprétative ;  c'est-à-dire, la ductilité tolérée par les contours de la Constitution, dont l'amplitude du sens peuvent avoir souffert une fracture.
Il y aussi une autre caractéristique de cette danse immobile qui démontre sa réflexivité: la critique interprétative dans l'expérience de l'interprétation juridique est en même temps le produit de quelques conditions techniques  nécessaires pour pouvoir répondre à différentes questions interprétatives. Il ne suffit pas de soutenir que les normes et les critères interprétatifs autorisés par le système juridique constituent le cadre des décisions interprétatives. Il faut en même temps que ces décisions soient aussi justifiées par une technique interprétative qui exige au moins trois démarches: a) un accord linguistique et une convention sur le mode de signifier permettront d'accorder du sens à l'être de la nomination absente. C'est le métalangage, le langage du langage des normes et des critères interprétatifs qui, en inventant une communication compréhensible, exhume la présence du sens juridique qui était submergée dans la non-présence ; b) la construction d'une méthodologie opérative établira les conditions du sens pour pouvoir obtenir les réponses interprétatives possibles ; agir conformément à une méthode interprétative consiste à s'interdire toute façon d'opérer sans règles et ne suivant que le simple élan libre et transgresseur d'un volontarisme émotif identifiable presque toujours avec l'arbitraire et l'irrationalité. Cette méthode relève donc de l'autocontrôle ou de l'accomplissement des règles interprétatives qui agissent en tant que repères. Ceux-ci découlent de la séquence procédurale, qui guide l'interprétation juridique afin de développer une réflexion correcte avec un minimum de sens et de prévisibilité. L'application de cette méthode interprétative  ne sera pas mise en questions par les conséquences des désaccords concernant l'élection de la méthode ; et c) l'ordonnance de cette procédure progressive de prévisibilité (minimum de sens) se présentera comme une argumentation au moyen des raisons, c'est-à-dire, dans une discussion rationnelle qui pratique la théorie dans la praxis, qui ordonne la rationnalité procédurale dans le but de lui accorder du sens raisonnable.
L'interprétation de l'interprétation juridique est donc intransitive: une construction linguistique faite de sens qui invente (ars inventio disponendi) la compréhension statique de sa dynamique, dont la feuille de route (methodo) se manifeste -à travers son parcours régulier- dans la profonde trace des étapes (voie argumentaire des raisons) ; intransitive dans ce sens que son but n'est pas de se rendre à un lieu un-pas-plus-loin de l'interprétation ou à un lieu non-lieu interprétatif (le rationnel non raisonnable).
 Finalement, cette nature intransitive crée un équilibre réflexif: la danse (interprétation) constitue le danseur (l'interprète), de même que le danseur (l'interprète) constitue la danse (l'interprétation). Cela suscite deux problèmes qui m'intéressent par leur relation avec la génération et octroi de sens et par rapport auxquels je voudrais faire maintenant la précision suivante. Je considère qu'il n'y a jamais de maîtrise absolue de l'auteur (législateur) sur les matériaux de sa production. Et cela pour deux raisons. La première découle du postulat que la volonté législative n'est pas par-dessus la loi: la norme constitutionnelle ainsi que le continu minimum et la garantie institutionnelle des droits limitent directement le législateur dans l'exercice de sa capacité technique et politique, par action ou par omission. La deuxième raison dérive de la fonction juridictionnelle de l'interprétation, car s'il n'était pas ainsi, le législateur deviendrait le propriétaire du sens. Le postulat de l'interprétation, spécialement manifeste dans l'interprétation juridictionnelle, se déduit du principe d'éventuels malentendus de sens. Si l'on voulait l'exprimer autrement, on pourrait dire que l'interprétation juridictionnelle se situe entre la logique du malentendu -se demandant s'il y a vraiment un degré zéro dans la construction du sens- et la dialectique du sous-entendu -essayant de savoir s'il y a eu ou pas égarement pendant la construction du sens-. Ce travail permet une « appropriation » du sens. Il n'y a que celui qui juge qui a le pouvoir (Pouvoir judiciaire) pour octroyer du sens, ce qui est différent de décider du sens. L'attribution et la décision d'un sens sont deux choses différentes.
 
José CALVO GONZÁLEZ, Octroi de sens. Exercices d´interprétation juridique-narratif, Les Presses de l´Université Laval, Québec (Canada), 2008, pp. 5-8

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