Thursday, December 30, 2010

Crimen y genio literario. Los universos carcelarios de Villon, Sade, Verlaine y Genet


Florence Richter.
Ces Fabuleux Voyous : crimes et procès de Villon, Sade, Verlaine
Préface de François Ost
Éditions Hermann, Paris, 2010, 188 pp.
ISBN : 2705669558


[Prix Léopold Rosy de l’essai par l’Académie de Langue et de Littérature françaises , pour Ces Fabuleux Voyous : crimes et procès de Villon, Sade, Verlaine, Genet , en 2009]
Présentation :
Génies littéraires, artistes novateurs, hors-la-loi, scélérats? Qui sont François Villon, Donatien Alphonse François marquis de Sade, Paul Verlaine et Jean Genet? Qu’ont-ils en commun pour figurer dans cet essai où on les qualifie d’emblée de bandits? Pour essayer de rassembler ces qualificatifs contradictoires en une seule formule, disons qu’ils sont de fabuleux voyous. Voyous, sans conteste : ils eurent tous les quatre des activités délictueuses et leurs moeurs ont été jugés scandaleux par leurs contemporains. Ils sont aussi fabuleux, dans les deux sens qu’on peut prêter au terme: non seulement extraordinaires, étonnants, mais encore mythiques, dans la mesure où la légende s’est emparée d’eux. Mais quelle fut l’existence matérielle de ces fabuleux voyous, leur vie quotidienne, jusque dans leurs prisons? Et trouve-t-on chez ces quatre écrivains, malgré les époques différentes, des caractéristiques communes qui ont entraîné leur délinquance? Pourquoi ces hommes ont-ils commis des délits et des crimes? Comment la Justice les a-t-elle traités? Quels textes ont inspiré leurs actes, leurs jugements et leurs peines? C’est à toutes ces questions que le présent ouvrage apporte des réponses, parfois surprenantes.

Florence Richter (n. 1967) est criminologue et rédactrice en chef de la revue Lectures du ministère de la Culture belge, ainsi que chercheur associé aux Facultés universitaires Saint-Louis (FUSL) en Belgique

Prix Léopold Rosy 2009, de la Académie Royale de Langue et de littérature de Belgique, Réservé à l'auteur d'un essai en langue française
Jury :
Daniel Droixhe, Jacques Charles Lemaire, Raymond Trousson.
Extrait de l'argumentaire du jury:
Assez curieusement, la postérité a réservé quelques qualificatifs gracieux à des écrivains qui se sont fait connaître pour leurs crimes ou pour leurs délits : l'assassin présumé François Villon est tenu pour le plus grand auteur du Moyen Âge; le pornographe Donatien de Sade est dénommé le «divin marquis»; poursuivi pour coups et blessures contre son ami-amant Arthur Rimbaud, Paul Verlaine reçoit de son vivant le titre de «prince des poètes» et Jean Genet est présenté par Jean-Paul Sartre comme un «saint» et un «martyr». L'opinion publique littéraire ne se montre donc pas trop sévère pour ces littérateurs qui, nolens volens et à des degrés divers, se sont rangés au ban de la vie intellectuelle et sociale.
Les années d'enfermement, les douleurs de l'incarcération que leurs déviances ont valu à ces auteurs ont-elles exercé une influence marquante sur leurs écrits? Ont-elles affecté leur créativité? Ont-elles orienté leurs formes de pensée ou leurs modes d'expression? Telle est la question centrale que pose Florence Richter dans son beau livre. À n'en pas douter, la réponse est positive. Villon n'apparaîtrait pas comme le fondateur du lyrisme personnel dans la littérature française s'il n'avait pas exprimé des regrets pour ses fautes dans le Testament. Sade aurait vécu ses délires sexuels et ne les aurait sans doute pas transposés en matière littéraire s'il n'avait passé près de trente années de sa vie dans les geôles royales. Le beau recueil Sagesse de Verlaine est directement inspiré à son auteur par les douleurs vécues entre les murs gris des prisons de Bruxelles et de Mons. L'œuvre romanesque et poétique de Genet puise directement ses thèmes dans les souvenirs que l'adolescent a gardés des maisons de correction ou des maisons d'arrêt où s'est tristement déroulée sa jeunesse vagabonde.
Aussi, ces écrivains, qui ont pu être tenus pour «coupables» aux yeux de leurs contemporains ou des magistrats appelés à les juger, se révèlent-ils comme de merveilleux témoins de l'humanité authentique, avec ses forces, mais aussi avec ses faiblesses, avec ses tentations, ses résistances et ses fautes. Ces «coupables» nous en apprennent sans doute plus sur nous-mêmes que toutes les homélies édifiantes ou tous les livres de morale réunis. Ils témoignent de notre «part cachée»… À ce titre, ils méritent mieux, comme en témoigne Florence Richter, que la compassion ou l'apitoiement où certains commentateurs les ont quelquefois confinés.

CRITIQUE
La peine et l'écriture [mardi 13 avril 2010 - 21:50]
par Lore NAZAROWSKI
Résumé : Florence Richter s’interroge sur les relations qu’entretiennent les auteurs et leurs œuvres.

Un essai au travers de l’univers carcéral…Douée d’une expérience en tant qu’analyste criminelle, l’auteur de cet essai mène son enquête au milieu de “ces fabuleux voyous” et dresse un panorama de la justice de Villon à Genet. Des lettres de cachet à la grâce présidentielle, tout y est expliqué avec précision sans pour autant tomber dans un jargon judiciaire qui rendrait incompréhensible son essai. Plus qu’un intérêt littéraire pour Villon, Sade, Verlaine et Genet, elle s’attache à répondre à cette question : “Sous le manteau de légende, quelle est l’existence matérielle de ces fabuleux voyous, leur vie quotidienne, jusque dans leurs prisons?”, car pour Florence Richter c’est le délit et ses suites qui peuvent expliquer l’œuvre. Ainsi, elle essaie de comprendre les mécanismes de la création en procédant de manière un peu trop systématique puisqu’elle lit le parcours des auteurs à travers trois jalons : leur enfance, la délinquance et l’emprisonnement. Mais si l’intérêt d’un tel essai ne réside évidemment pas dans l’exhumation des figures ou des textes oubliés, son intérêt est vraiment du côté juridique puisque l’auteur propose de relire les œuvres à travers les différentes jurisprudences : c’est ce qui le distingue de la pléthore de littérature critique sur nos quatre auteurs.
Que seraient devenus ces écrivains sans la prison, sans les crimes, sans le meurtre ? Que seraient-ils devenus s’ils n’avaient pas été des voyous? La prison est-elle un moteur de la création ? Voilà où se situent les principales interrogations de l’auteur. Il faut donc suivre l’essai en comprenant bien qu’il n’a pas vraiment d’ambitions littéraires, qu’il a plus l’ambition de dresser une galerie de portraits sans toutefois s’atteler à l’analyse de ces derniers. Développant la thèse d’une “écriture de compensation”, où les écrivains seraient des artistes “maudits” par la société, par leur naissance, par leur famille, par leurs mœurs, l’auteur s’attaque à deux domaines qui semblent antagonistes : la justice et la littérature. Avec finesse, et parfois minutie, elle nous entraîne dans les méandres de l’univers carcéral et juridique qui jalonnent les œuvres des quatre grands écrivains. Ainsi elle se pose d’emblée une autre question: “Qui sont François Villon, Donatien Alphonse François marquis de Sade, Paul Verlaine et Jean Genet”1. Sont-ils uniquement des petits délinquants qui ont choqué la morale de leur temps, ou sont-ils plus ? Sont-ils devenus écrivains parce qu’ils étaient voyous? C’est précisément à ce moment qu’on regrette le manque d’analyse littéraire car nous aurions bien aimé obtenir des réponses à partir des textes et non à partir d’une psychanalyse posthume de certains auteurs.
Échappant à ce défaut, la célèbre Ballade des pendus que l’auteur analyse dans son premier chapitre, jouit d’une nouvelle compréhension à la lueur d’une analyse pertinente car la commentatrice a essayé de dégager les motifs principaux, les raisons de l’œuvre : Villon était pauvre – cela l’a entraîné dans l’univers des Coquillards2 ; il a tué – mais le meurtre n’était que de la légitime défense ; il a été incarcéré – cela a produit une œuvre, ainsi “sa poésie vit en nous depuis des siècles et ses accents déchirants continueront à vibrer dans les cœurs attentifs.”3. Probablement à cause de l’éloignement chronologique, ce chapitre demeure le plus abouti car il répond vraiment aux questions posées par Florence Richter: Villon est écrivain, certes, mais c’est aussi un “fabuleux voyou” dans la mesure où il commet des délits et qu’il les médite dans ses œuvres.
qui se construit comme voyage à travers les œuvres…
En poursuivant notre lecture, Donatien Alphonse François marquis de Sade se pose comme le personnage le plus dérangeant. Florence Richter se demande “Sade est-il un monstre?” et y répond par la négative. Pour ce faire, elle s’appuie sur les lettres du marquis à sa femme, sur les comptes de police, sur la psychanalyse et sur les biographies de Sade. Le “doux marquis” n’est pas un monstre pas plus qu’il n’est révolutionnaire. En effet, l’image créée par les Surréalistes est partiellement fausse: Sade méprise la cour, son “préjugé de caste est sans limite !”4, pourtant il sent que le temps fuit inexorablement vers ce qui deviendra la Révolution. Le “doux marquis” n’est pas un monstre pas plus qu’il n’est révolutionnaire. Reprenant les termes de Maurice Lever, elle affirme même qu’il pourrait être un bouc émissaire, car la justice l’accuse de crime qu’il n’a pas forcément commis. Menacé pas la guillotine, il se sort de l’affaire des prostituées de Marseille avec une simple admonestation. Certes, le marquis n’est pas un enfant de cœur, mais il n’est pas un criminel. Il est simplement un homme qui veut montrer le mal tel qu’il est, un peu comme le fera Genet. Finalement –et c’est là que réside tout l’intérêt de l’essai– on aurait abouti à une fascination dangereuse qui nous aurait fait oublier l’œuvre sadienne au profit de l’homme, parce que si l’on retient quelque chose du marquis c’est bien ses frasques et pas forcément ses écrits
Forcément le lien avec le doux Paul Verlaine est difficile. Lui, si délicat, si simple est bien loin des orgies sadiennes, pourtant il connaît aussi la prison, la solitude et la mort loin des siens. Là encore, elle convoque la psychanalyse tout en ajoutant une nuance “la psychanalyse ne banalise-t-elle pas l’analyse d’un être singulier ?”5. On connaît de Verlaine le fameux coup de feu qu’il tira sur Rimbaud, un soir d’ivresse où la personnalité verlainienne s’exacerbait grâce à la fée verte, mais on connaît moins bien les poèmes écrits pendant la condamnation : ainsi quelques-uns de ses poèmes, Berceuse, par exemple, reflètent l’âme du condamné, et l’enfermement converti notre poète. Apaisé, Paul Verlaine laisse échapper quelques-uns de ses fantasmes sur le papier, et c’est le condamné qui devient homme. F. Richter convoque les lettres à Rimbaud, les poèmes, les rapports de prison pour peindre un poète “entre rage et douceur”. À la fin de la lecture, l’image qu’on avait de Verlaine s’est quelque peu modifiée, on le sent plus doux, plus prompt à l’introspection. Il n’y a donc plus de mythe verlainien qui aurait été biaisé par une certaine approche de littérature qui doit justifier ses excès (et là on pense au coup de feu dicté par la boisson) mais nous avons tout simplement un véritable homme, vivant parmis les vivants.
Notre dernier personnage, quant à lui, est “comédien et martyr”: il est un saint raté, voué à l’échec dès sa plus tendre enfance, privé de l’amour après ses treize ans ; Jean Genet est de ceux pour qui la vie commence à l’Assistance publique. Inculpé pour vol d’un exemplaire de luxe des Fêtes galantes en 1943, il répondra à ceux qui l’interrogent qu’il ne connaît pas le prix de cet exemplaire mais qu’il en connaît la valeur. Sauvé par la communauté intellectuelle qui demande à Vincent Auriol un recours en grâce présidentielle, il échappe de peu à la condamnation à dix années de prison. Son œuvre est hétéroclite : poèmes, théâtre, roman, Jean Genet touche à tout et est admiré par de grandes figures telles que Jean Cocteau ou Jean-Paul Sartre. Tout comme les autres écrivains dont parle Florence Richter, la figure est devenue mythique, il s’est vu attribuer une sorte d’aura. Ce mythe aurait été principalement constitué par Sartre, puisque Genet devient Saint Genet, comédien et martyr et qu’il est un homme illustrant parfaitement le choix dans l’action. Contre cette hagiographie contemporaine, l’essayiste retient de Genet “cette œuvre étincelante, fragile et froide [qui] suscita une action décisive, elle a permis la survie d’un homme : Jean Genet, poète et voleur”6.
Ce que l’on retiendra de ces écrivains : ils sont tous issus d’une famille atypique, l’univers carcéral a influencé notablement les auteurs et même si le temps a pu créer des “voyous”, ils n’en sont pas moins de “fabuleux voyous”, étincelants, beaux et incandescents. La littérature n’a donc plus à se justifier, on l’a arraché “à l’enfer du solipsisme et de la damnation auxquels l’ont condamné de nombreux créateurs contemporains”7 car elle n’est qu’un moyen de faire vivre l’homme qui la détient ; et c’est précisément le cas pour nos quatre auteurs. Sans la littérature, ils n’auraient sans doute été que des voyous, or s’ils sont bandits, ils sont avant tout des génies.
Notes :
1 - Postface à l’édition
2 - Corporation de voleurs
3 - p. 43
4 - p. 65
5 - p. 96
6 - p. 171
7 - p. 176

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