Saturday, November 01, 2008

Droit et littérature. Novedades bibliográficas. Francia

Antoine Garapon - Denis Salas (sous la direction de), Imaginer la loi. Le droit dans la littérature, Éditions Michalon, Paris. 2008, 304 pp. (collection Le Bien commun) ISBN: 2-84186-425-6
Avec les contributions de: Jean-Denis Bredin, Brigitte Breen, Benoït Chantre, Jean-Noël Dumont, Gérard Gengembre, Gisèle Mathieu-Castellani, Lissa Lincoln, Philippe Malaurie, François Ost, Anne Simonin, Sandra Travers de Faultrier et Richard Weisberg.
[Travaux du colloque organisé à la Cour de Cassation par l’Institut des Hautes Études sur la Justice, l’Association Française pour l’Histoire de la Justice et l’Ecole Nationale de la Magistrature. Paris. 2007]


Extrait de l'introduction d'Antoine Garapon et Denis Salas:
«Droit et Littérature», étrange association. Tout semble en effet séparer ces deux univers : le droit fige le réel, la littérature ouvre les portes de la fiction. D'un côté, le formalisme de la loi et de l'autre la fantaisie de l'imagination. L'une étonne, dérange, surprend ; l'autre rassure et normalise. Comment le «tout est possible» du personnage littéraire pourrait-il donner rendez-vous au «tu ne dois pas» du sujet de droit ? Comment accorder l'abstraction, la règle et l'incarnation du récit ? La généralité du principe et la singularité d'un destin ? La rigidité du prescriptif et la fluidité du descriptif ? Au début du siècle dernier, un juriste américain, John Wigmore, refusa de se résoudre à un tel divorce. Il comprit ce que le caractère austère d'un droit, réduit à une pure technique, avait à gagner à s'allier au tempérament plus gai et plus libre de la littérature. Il dressa alors l'inventaire du trousseau de ce curieux ménage, en recensant les romans susceptibles d'instruire les juristes sur leur propre discipline (legal novels). Une telle audace fut soutenue par certains de ses collègues comme Benjamin Cardozo ou Richard Posner qui cher­chèrent le droit ailleurs que dans les sinistres recueils de jurisprudence. C'est à Richard Weisberg que l'on doit ce nouveau concept de «roman de procédure». Ses controverses avec Posner sur l'interprétation de romans comme Les Frères Karamazov ou Billy Budd sont classiques outre-Atlantique. Pour ces auteurs, le rapprochement entre le droit et la littérature peut s'entendre de trois manières : il peut regrouper tous les domaines du droit qui intéressent la production littéraire (droit d'auteur, délits de presse, liberté d'expression...); c'est le droit de la littérature. Tout autre est l'approche qui considère le droit comme littérature, en analysant la dimension littéraire du texte juridique, point de vue dominant aux Etats-Unis où la common law s'énonce comme un immense récit jurisprudentiel perpétuellement repris, réinterprété et inventé. Il est possible, enfin, de chercher le droit dans la littérature, en se concentrant sur la façon dont la fiction littéraire réfléchit le monde de la justice et du droit. C'est le point de vue adopté dans cet ouvrage qui voudrait apporter son soutien à une voie ouverte depuis peu dans notre pays. Pour ce courant, la littérature recèle sa propre intelligence du droit dont l'intérêt excède la critique littéraire pour concerner également les juristes. La littérature crée des personnages qui donnent au droit figure humaine. La conscience juridique du commun des mortels ne se forge pas dans la consultation des manuels de droit mais dans la lecture d'ouvrages en apparence bien peu juridiques. Comme les contes qu'on lit à un enfant, qui sont tous des récits de justice, ou encore les bandes dessinées et, bien sûr, les romans. C'est aussi dans ces genres non juridiques qu'il faut chercher la vie des normes. Mais, répondra-t-on, quoi de commun entre cette littérature profane et les textes de droit ? Tous deux sont sujets à interprétation. La rencontre entre juristes et littéraires, confrontés à la recherche du sens des textes, se fait sous les auspices de cette discipline commune. Quelle image du monde du droit donnent un Balzac, un Gide voire un Sade ? Le monde de Balzac est héritier du Code civil; La Comédie humaine n'épargne pas les juristes : elle est peuplée de notaires, de juges et d'avocats. On y trouve aussi des figues du sujet de droit comme les héritiers dans Ursule Mirouët, l'absent dans Le Colonel Chabert, le failli dans César Birotteau. Le miroir que tend cette oeuvre nous renvoie les éclats des nouveaux statuts de la société bourgeoise, comme ses ombres. Le roman balzacien dévoile un monde des intérêts et du crime : «Envers de la police, avant d'en être l'endroit, il illustre la symétrie entre deux mondes ténébreux, celui du crime, celui de la police».



Antoine Garapon et Denis Salas sont magistrats. Ils ont publié Les Nouvelles Sorcières de Salem : leçon d'Outreau (Seuil 2006).

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